Une amie brésilienne m’a demandé d’acheter pour son chien un médicament qui n’existe qu’en France. J’ai essayé.
- Bonjour, je voudrais ce médicament s’il vous plaît. - C’est un médicament pour chien. - Oui, je sais. - Et il est où ? - Il n’a pas pu venir mais il m’a laissé sa carte bleue. - Et comment savoir s’il est vraiment malade ? - Vous pouvez l’appeler. Si vous entendez un long aboiement, c’est qu’il est grippé. Deux aboiements enroués peuvent indiquer une crise d’asthme. Mais si vous n’entendez rien, peut-être est-il déjà mort. - Quelle horreur ! - C’est vrai. Mais vous pouvez l’éviter en me vendant le médicament que je vous ai demandé. - Peut-être est-ce un problème alimentaire. Qu’est ce qu’il mange ? - Quand ses maîtres ne sont pas là, des charentaises aux fils électriques. - Et quand ils y sont ? - Dans ce cas des croquettes, allégées de préférence vu qu’il s’est mis en tête de garder la ligne. - Et ses habitudes ? Il sort beaucoup ? - Juste dans les alentours. Le pauvre chéri a raté son permis. - Vu d’ici il a l’air normal. - Il est normal, madame. Tout à fait normal. Il a juste besoin de ce médicament. - Je suis désolée, pour ça il aurait fallu qu’il fasse le déplacement. - Pas possible, madame. Il est au Brésil. - Ah bon ? Au Brésil ? - Exactement. Brésil, samba, Pelé. - Julio Iglesias ? - Celui-là on l’a expulsé vers l’Espagne encore enfant. - Il faut l’amener ici. - Qui ça, Julio Iglesias ? - Le chien. - Au fond, c’est pareil. - Pardon ? - Laissez tomber. Qu’est ce qu’on peut faire alors ? - Rien. C’est impossible. - Et si j’aboyais un peu, ça marcherait ? - Non. - Et si je sortais un peu la langue, comme ça ? - Non plus. - Avec trois ou quatre puces faisant des sauts sur ma tête, vous me le vendez ? - Hum, à tout bien y réfléchir… - Non madame, inutile de regarder le lampadaire là-bas dehors. - Partez pas, je vais vous donner un no-nos.
Un jour, Pierre se réveille et ne reconnaît pas le monde qui l’entoure. Il regarde la femme couchée à ses côtés mais ne voit rien en elle de familier. Il trouve même très bizarres les mèches rousses au milieu de sa chevelure châtain. Il s'attarde sur l’horrible tableau du cheval accroché près de la porte de la salle de bains, sur les rideaux rouges vieillots et surtout sur le poster de Julio Iglesias sous son meilleur profil, tout sourire et qui lui donne la nausée. La tête comme une citrouille, il n’arrive à s’accrocher qu’à une seule idée : atteindre le portefeuille sur la table de chevet et la porte de la maison dans la foulée. Près à quitter la chambre, il entend pourtant une voix venant du fond du lit.
- Pierre?
- Hein?
- Pierre!
- Tu me parles ?
- Oui, Pierre Caugin, je te parle. A qui d’autre pourrais-je parler ? Tu crois qu’après avoir laissé les enfants à l’école tu pourrais passer à la pharmacie acheter du Doliprane ? Ma tête va exploser.
Il se fige, terrifié. Il s’appelle bien Pierre Caugin, mais ne se souvient pas avoir une quelconque intimité avec cette femme, et encore moins d’avoir des enfants avec elle, qui plus est en âge d’aller à l’école. En fait, il ne se souvient de rien jusqu’à cet instant. Il sait bien qu’il a eu une vie avant mais il est incapable de dire les choses les plus simples le concernant comme le nom de sa mère, son adresse ou son club de foot préféré.
Balbutiant un oui sans conviction, Pierre arrive dans le couloir et voit deux enfants courir vers lui et lui sauter au cou.
- Papa, papa, tu me fais tourner comme sur le manège?
- Papa a mal à la tête et peut pas jouer maintenant. D’ailleurs, papa peut même pas vous accompagner à l'école, aujourd’hui vous y allez en taxi, d’accord ?
Après avoir confié les petits au chauffeur, Pierre Caugin rentre dans cette maison qui lui est si étrangère et observe attentivement les objets dans le salon. Un cadre avec un énorme portrait de la famille à Eurodisney, chacun affublé du chapeau de Dingo. La discographie complète non seulement de Julio Iglesias mais aussi d’Enrique Iglesias. Et le pire, le dernier livre de José Sarney [1], traduit en français et autographié.
Pierre court dans la salle de bains et ferme la porte derrière lui. Il ouvre le robinet et se passe la tête sous l’eau froide. Il se relève doucement et observe dans le miroir son image vieillie. Ca ne pouvait pas être lui : non, il ne pouvait pas être si vieux. Ces rides n'étaient pas les siennes. La calvitie non plus, et encore moins ces cheveux grisonnants.
Subitement, la nuit précédente lui revient en mémoire. Il se souvient de cette boite étrange à Pigalle, près du Moulin Rouge, de cette exotique danseuse mexicaine et de son jeu de jambes inégalable. Et surtout du barman, qui lui a garanti que la boisson qu'il vendait était de provenance irréprochable "No hay problema", disait-il, en portugnol, mélange incertain d'espagnol et de portugais "Puede beber sin miedo. Mañana você será un homem nuevo en fuelha"[2].
Pierre se passe une nouvelle fois le visage sous l'eau et prend la direction de la fameuse discothèque. Bien que certaines choses n'étaient plus pareilles que la veille, la boite était toujours au même endroit. Il entre en trombes et va droit au bar, donne trois droites au barman, lui aussi bizarrement plus vieux, et descend une pleine bouteille de ce qu'il avait pris la veille, un alcool brésilien avec une sorte de crevette sur l'étiquette. "C'est de la cachaça", lui avait-on dit. Tout à coup, deux vigiles rentrent et commencent à lui virer des taquets avec plaisir, beaucoup de plaisir. Puis plus rien.
Le lendemain, il se réveille dans le même cagibi de toujours, son vieil appartement miteux de 12 m2 en banlieue parisienne. Pierre se souvient des enfants qu'il a eus l'espace de quelques instants, et se sent triste de ne plus les voir. Mais l'instant suivant il se rappelle des disques de Julio Iglesias et du livre de José Sarney, et remercie le ciel d'être revenu à sa petite vie d'avant. Surtout que le chapeau de Dingo lui allait vraiment pas très bien.
[1] José Sarney, piètre écrivain, est président du Sénat. Il a aussi été président du Brésil de 1985 à 1990.
[2] "Buvez sans crainte. Demain, vous serez frais comme un gardon"
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Sept histoires à raconter quand quelqu’un demande « c’est la tour Eiffel ? ». 1. Non, c’est un puits de pétrole. 2. Pas du tout. C’est l’Arc de Triomphe. Je sais pas pourquoi tout le monde les confond toujours. 3. Hein ? Ce truc n’était pas là hier. Cours, vite, avant qu’il grandisse encore et nous attrape. 4. Il faut que je te dise quelque chose. La tour Eiffel n’existe pas, Paris n’existe pas, pas plus que la France. D’après la théorie spirite, le monde matériel est le plan modérateur du caractère individuel. Comme on dirait aujourd’hui, ça veut dire que chaque seconde des idoles, des tours, des totems et des McDonald’s sont créés et détruits. Quant à moi, je préfère les McChicken avec plus de mayonnaise, même si je sais que je risque l’infarctus à chaque bouchée. A la réflexion, McChicken, mayonnaise, infarctus et buts de Zidane n’existent que dans ta tête. J’ai été clair ? 5. La tour Eiffel ? C’est pas le Colisée ? On n’est pas à Rome ? Je vais tuer cet agent de voyage de malheur. 6. Tu peux l’appeler tour Eiffel. Moi je l’appelle Marta, comme ça, juste parce que c’est plus joli. 7. C’est pas vrai ? Comment ça se fait que je l’aie pas vue avant ?
Sept excuses pour ne pas retourner une fois de plus au Louvre voir les mêmes tableaux que d’habitude, cette fois-ci avec le beau-frère de ton cousin en vacances à Paris. 1. Ma religion m’interdit de visiter des musées qui exposent des vieilleries. 2. J’aime pas les Japonais. 3. Zut, j’ai une grippe A carabinée aujourd’hui. 4. Mona Lisa ? C’est un thon. Investis le prix du billet dans le dernier Playboy. 5. Qui s’intéresse au Louvre quand il a la chance de connaître Cyclo? Tu connais pas Cyclo? Ben non, bien sûr. Il s’appelle Argemiro das Dores Fortes. Ca te dit quelque chose ? Non ? C’est un ami à moi qui sait tellement de trucs qu’avec les copains du Biruta, on s’est mis à l’appeler Encyclopédie. Il est ensuite devenu Encyclope et maintenant Cyclo. En fait, je crois bien que je t’ai jamais parlé de mes potes du Biruta, des mecs qui fréquentaient le Bar Biruta, pas loin de chez moi. Ecoute, je crois que je vais t’accompagner au musée, comme ça je pourrai te raconter les détails de l’histoire de Cyclo, de mes potes du Biruta et de Margueritte, dont je t’ai pas encore parlé. Y en a pour une semaine à tout raconter ! Tu laisses tomber ? Mais pourquoi ? 6. J’allais justement te proposer d’y aller aujourd’hui, mais je viens de recevoir un appel du boulot et va falloir que j’aille en vitesse au Perpettekistan. Dommage… 7. T’es pas au courant ? Ils viennent juste de transférer le Louvre à Catolé do Rocha, dans l’état de Paraíba.
Sept bizarreries françaises. 1. Les escargots 2. La viande hachée de cheval 3. Le foie gras 4. Les sauterelles grillées 5. Le boudin 6. Les cuisses de grenouilles 7. Brigitte Bardot à 70 ans.
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Il y a des choses impossibles à traduire. Aussi bien que vous arriviez à parler une deuxième langue, certaines expressions prendraient tant de temps à être expliquées qu’il vaut mieux même pas essayer.
On ne m’y reprendra plus, depuis la fois où j’assistais à un festival à Paris et que quelqu’un a poussé un cri au milieu du brouhaha ambiant. Une sorte de code-pour-reconnaître-un-Brésilien-dans-un-concert-de-rock-n-importe-où-dans-le-monde. Un « toca Raul » aboyé, presque faux. Mais c’était un véritable « toca Raoul », clairement identifiable.
Comment expliquer à un Français la portée socio-anarco-mistico-ironico-contreculturelle de l’expression ?
- C’est impossible à expliquer. - Essaie. - Raul Seixas est un musicien bahianais, un pionnier du rock brésilien. - Et les gens veulent écouter ses chansons pendant le concert ? - C’est pas ça. - Mais pourquoi ils demandent de les jouer alors ? - Ils ne demandent pas de les jouer. C’est juste qu’ils cirent « toca Raul! ». - Je comprends pas. - Je t’avais dit que c’était compliqué. - Continue. - Raul Seixas a eu beaucoup de succès dans les années 70, principalement avec les chansons écrites avec Paulo Coelho. - Paulo Coelho, le magicien que tout le monde adore ici en France ? - Lui-même. - J’imagine déjà. De la musique de méditation, d’élévation spirituelle, c’est ça ? - En fait, ces chansons prônaient surtout l’adoration du mal. - Du mal ? - Du malin. - Hein? - Le prince des ténèbres. - Paulo Coelho vénérant les démons? Ca y est, je suis perdu. - Je t’avais prévenu… - Laisse-moi essayer de comprendre : les gens demandent des chansons de Raul Seixas, mais ne veulent pas les entendre. Et plusieurs d’entre elles ont été faites avec le diable, mais déifient Paulo Coelho. - En fait, c’est le contraire. - C’est pas clair. - Lui non plus n’était pas clair. Tant est si bien qu’on l’appelait baba-fada. - Il était fou ? - Oui. Enfin, non. Bon, peut être. Sais pas. Et le plus bizarre c’est qu’il y a encore une tripotée de fanatiques qui s’habillent exactement comme lui. - Et donc ce sont des babas-fada qui crient "toca Raul!"? - Pas toujours. - Je crois que je comprendrai jamais ce que ça veut dire. - C’est vraiment compliqué. "Toca Raul!" est une expression très brésilienne. Aussi brésilienne que Gisele Bündchen. - Gisele Bündchen? Elle est pas Allemande ? - Oh, ca va, hein !